Secrets d’atelier et traditions vivantes : les objets du vin en Bourgogne et en Champagne

02/02/2026

Héritages précieux : le fil du temps tissé dans l’objet

Il flotte en Bourgogne et en Champagne un parfum d’atelier ancien, où la main de l’homme dialogue avec la patience des décennies et le mystère du vin. Ces deux vignobles mythiques n’ont pas seulement forgé l’histoire des grands crus : ils abritent aussi un prodigieux patrimoine d’ustensiles, raffinés ou robustes, essentiels ou insolites, qui racontent une autre facette de leur identité. Entre gestes du passé et inspirations contemporaines, comment ces régions façonnent-elles, préservent-elles et réinventent-elles leur culture des objets du vin ?

L’âme du vin se niche dans les outils : panorama des ustensiles emblématiques

Bourgogne : la précision du geste, de la vigne à la table

En Bourgogne, où le climat exigeant façonne des vins à la sensibilité extrême, chaque étape nécessite des outils spécifiques, patiemment perfectionnés au fil des siècles :

  • Le tastevin : C’est le bijou incontesté de la région. Né au XVIe siècle et sculpté pour capturer la lumière dans les caves obscures, il fait encore aujourd’hui la fierté des chevaliers du Tastevin et des sommeliers bourguignons. Peu de régions ont su conserver à ce point un objet aussi symbolique et technique à la fois (source : Musée du Vin de Bourgogne).
  • Les couteaux de greffage : Forgés à main nue par les couteliers de Nogent, ils sont les alliés discrets de la vigne, assurant le futur du cep lors de la greffe. Selon la mention INAO, il s’en fabrique chaque année près de 8 000 dans la région.
  • Les sécateurs bourguignons à l’ancienne : Encore produits par quelques artisans, ils conservent la forme traditionnelle à grande poignée, pensée pour l’hiver rude et les longues tailles de vigne.
  • Pipettes, paniers à vendange (mulettes), et échelles en bois : Entrez dans la logistique poétique de la vendange, où chaque ustensile a son histoire, adaptée aux célèbres pentes de la Côte-d’Or.

Champagne : l’innovation au service de l’effervescence

Si la Bourgogne prolonge le geste ancestral, la Champagne, elle, s’enorgueillit de son inventivité, portée par le génie du vin effervescent.

  • Le bouchon de liège et la muselet : Le passage du bouchon contemporain en liège à la muselet sourcée localement (filaire métallique breveté en 1844 par Adolphe Jacquesson, selon CIVC) marque un tournant. Aujourd’hui, le secteur champenois produit plus de 400 millions de muselets par an (source : Fédération Française du Liège).
  • La bouteille champenoise : Plus épaisse et robuste, elle est l’héritière directe des innovations du XVIIIe siècle, destinées à supporter la pression du CO₂ : 6 bars en moyenne contre 2,5 pour un mousseux classique.
  • La pince à dégorger et l’épinglette à remuage : Outils dédiés aux étapes-clefs du remuage des bouteilles, dans la tradition de la « méthode champenoise ». Le métier de remueur, autrefois exercé par 5 000 personnes à la main dans les années 1960, reste l’un des derniers à utiliser ces instruments aujourd’hui quasiment disparus ailleurs (source : Champagne Comité).

Traditions artisanales et transmissions silencieuses

Des ateliers à la lumière rare

Le maintien du savoir-faire bourguignon et champenois se joue à huis clos dans les ateliers de maîtres artisans ou de manufactures familiales. En Bourgogne, la coutellerie d’exception ou la dinanderie (art du cuivre et de l’étain autour du tastevin) perpétuent des gestes transmis de génération en génération. À Beaune, l’atelier de la famille Blanc — établi depuis 1860 — restaure et façonne encore à la main plus de 400 tastevins chaque année (Le Bien Public, 2022). Chacune de ces pièces porte la trace de l’outil, l’empreinte du forgeron, la patine du temps.

En Champagne, le savoir-faire verrier a été élevé au rang d’art. La manufacture Waltersperger à Dieppe, l’une des dernières à souffler le verre à la bouche pour certaines cuvées prestigieuses, conserve une méthode inchangée depuis le XIXe siècle (source : L’Union).

Les écoles du geste et les confréries

La transmission n’est pas une affaire poussiéreuse, mais un art vivant. En Bourgogne, la Confrérie des Chevaliers du Tastevin — fondée en 1934, rassemblant aujourd’hui plus de 12 000 membres dans une quarantaine de pays — initie chaque année de nouveaux passionnés à l’usage cérémoniel de l’emblématique coupe. Les Compagnons du Devoir, présents dans les deux régions, forment les jeunes à la coutellerie, à la tonnellerie et à la verrerie, inséparables de la tradition viticole.

En Champagne, les « piqueurs de lies» ou les derniers artisans du bouchon transmettent leurs tours de main lors de formations animées par le Centre de Recherche et d’Etudes pour l’Alimentation (CREA), situé à Reims, où les jeunes apprentis découvrent l’alchimie du liège, les subtilités du muselage et du tirage.

Le pari de l’innovation : objets nouveaux et collaborations créatives

La modernité épousée, jamais subie

Face aux défis modernes — raréfaction de certains matériaux, besoin d’ergonomie ou esthétique renouvelée — la Bourgogne et la Champagne investissent dans la recherche et la collaboration avec designers, ingénieurs, maisons de luxe.

  • Le tastevin revisité : Plusieurs créateurs (dont les ateliers Christofle et le designer Sylvain Dubuisson) réinterprètent désormais ce symbole, utilisant de nouvelles techniques de polissage ou des métaux innovants, tout en respectant le motif de la lumière. Certaines éditions limitées, telles que celles de la Maison Saint-Hilaire à Beaune, se vendent plus de 1 000 € l’unité, reflet d’un art devenu rare.
  • Tonnellerie de précision : L’usage de capteurs connectés au sein de la Tonnellerie Rousseau ou François Frères (source : Vitisphere, 2023) permet aujourd’hui de suivre l’évolution du bois et de garantir un chauffe optimal selon le type de vin à élever, alliant ainsi tradition de l’assemblage bourguignon et exigence technique.
  • Bouchons et muselets écologiques : Le souci environnemental pousse plusieurs maisons champenoises à travailler des bouchons biosourcés (Liège certifié FSC ou matières végétales compressées) ; la société Oeneo, à Châlons-en-Champagne, a lancé en 2022 un bouchon recyclable à 98%.
  • Le design verrier et le verre de dégustation : En partenariat avec des verriers autrichiens (Riedel) ou français (Lehmann Glass), les maisons champenoises créent des verres adaptés à l’effervescence, à l’image du modèle « Grand Champagne », lancé en 2019, plébiscité par 70% des sommeliers étoilés en France (Club des Sommeliers, 2021).

Objets quotidiens et cérémoniaux : la vie secrète des ustensiles

Des objets qui racontent les fêtes et l’intimité

Tout ustensile a son temps, sa saison. En Bourgogne, la corne à vendange, héritée du Moyen Âge, sonnait autrefois l’heure sacrée du ramassage du raisin. En Champagne, la sabrage de la bouteille marque, lors de la Saint-Vincent, la clôture d’une vendange réussie à coups d’épée cérémonielle. Cette tradition, née sous l’Empire, reste le privilège d’une quinzaine de maîtres sabreurs, qui officient devant les visiteurs dans seulement cinq grandes maisons (Moët & Chandon, Veuve Clicquot, etc.), perpétuant un cérémonial rare. À la table bourguignonne, le service des vins blancs et rouges requiert encore carafes traditionnelles, entonnoirs argentés, parfois même l’usage d’une pipette à la française pour raviver la mémoire des vins anciens.

L’essor du sur-mesure et de la personnalisation

De plus en plus, collectionneurs et amateurs se tournent vers des artisans capables de réaliser des séries limitées et personnalisées. Selon le magazine Terre de Vins (2023), les commandes de tastevins gravés ont augmenté de 25% au cours des cinq dernières années, une tendance qui s’observe aussi pour les coffrets de dégustation « à l’ancienne », les tire-bouchons d’orfèvre et jusqu’aux tabliers brodés à la main.

Ustensile Origine Tradition Tendances récentes
Tastevin Bourgogne Utilisé lors de la dégustation en cave, symbole des Chevaliers du Tastevin Éditions créateurs, gravures personnalisées
Bouteille champenoise Champagne Démarré au XVIIIe siècle pour résister à la pression des vins mousseux Allègement du verre, édition en cristal soufflé à la bouche
Bouchon à muselet Champagne Muselets produits à Aÿ depuis 1844, tirage mécanique puis manuel lors des grandes cuvées Biosourcé, muselet à motifs artistiques
Couteau de greffage Bourgogne Fabriqué souvent sur mesure pour le vigneron Lame forgée à l’ancienne, manche ergonomique

L’avenir du geste : artisans, transmission et changements à l’horizon

Peu de régions conjuguent avec autant d’élégance la fidélité au passé et le goût du futur. Qu’il s’agisse des grandes manufactures ou des derniers petits ateliers, chaque outil du vin, en Bourgogne et en Champagne, porte en lui l’écho obstiné d’un territoire : l’ingéniosité silencieuse des artisans, la force d’un héritage qui ne se laisse jamais figer, et la vitalité contagieuse de la création.

Au fil des rencontres et des vendanges, l’objet se fait messager des valeurs de partage, d’attention au détail, d’audace parfois. En filigrane, ces gestes du quotidien nourrissent une culture de l’excellence artisanale — aussi essentielle, pour l’expérience du vin, que le terroir lui-même. Demain, avec la montée en puissance du digital et de l’écoconception, de nouveaux outils viendront, sans nul doute, écrire la suite de cette fascinante histoire d’ustensiles et de passion.

Sources : Musée du Vin de Bourgogne, Champagne Comité, CIVC, Le Bien Public, L’Union, Vitisphere, Club des Sommeliers, Terre de Vins, Fédération Française du Liège, Maison Saint-Hilaire, Moët & Chandon, Lehmann Glass.

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